« Être innocent ne suffit pas » joaquin Martinez

por Claudisabel em domingo, 1 de novembro de 2009

Publié dans La Nouvelle Vie Ouvrière (NVO) du 28 août 2009
Interview réalisée par DEE BROOKS

Chaque année, avant la fête nationale américaine, a lieu à Paris le « Die-in contre la peine de mort aux Etats-Unis », organisé à par Amnesty France et l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture ( avec le soutien et la participation du Collectif Mumia Abu-Jamal - NDLR ). L’occasion de rencontrer Joaquin Jose Martinez* libéré en 2001 après trois ans passés dans le couloir de la mort.


NVO - Dans quelles circonstances avez-vous été condamné à mort ?

Je suis citoyen espagnol, mais j’habitais aux Etats-Unis, où j’ai vécu le « rêve américain » jusqu’à l’âge de 24 ans. Je m’étais marié à 19 ans, j’avais deux filles et je travaillais en Floride pour une banque espagnole. J’avais un bon niveau de vie, une maison, une famille, tout le contraire des personnes qui généralement se retrouvent dans les couloirs de la mort aux USA ». Tout à commencé par mon divorce dans le cadre duquel mon ex-femme a obtenu la garde de nos deux filles et moi un droit de visite. Un jour, alors que je sortais de la maison de mon ex-épouse, après une visite à mes filles, des policiers m'arrêtent. Je me suis retrouvé accusé d’un double meurtre particulièrement brutal : Celui d'un jeune homme, fils d’un policier de haut rang et de sa compagne. J’apprends alors que mon ex-femme a déclaré que je lui avais confessé le double meurtre et qu’elle avait enregistré cette confession. 
Bien que ni les empreintes, ni les tests ADN, ne correspondent aux miennes, je suis accusé le 28 janvier 1996, incarcéré, victime de la vengeance de ma femme. La pseudo confession, une bande totalement inaudible est transformée en une transcription écrite de confession du crime par le procureur et mon ex-femme... Lorsque tout a basculé, je me suis retrouvé avec un défenseur commis d’office dont tous les clients précédents avaient été condamnés à mort. Avant même que j’ai pu exposer ma défense, il m’a donné un ouvrage intitulé « Comment survivre dans le couloir de la mort » ! Ma condamnation à mort a été l’aboutissement d’un véritable traquenard.




NVO - Comment avez-vous pu être innocenté ?

Il m’a fallu 18 mois pour pouvoir me débarrasser de ce « défenseur » et l’on m’a affirmé qu’il me fallait deux avocats et environ un demi-million de dollars pour prouver mon innocence. J’étais dans le couloir de la mort à Tampa et grâce à l’appui de mes parents, des médias, notamment en Espagne où j’ai recueilli un grand soutien moral et financier, une équipe de 14 personnes a pu travailler sur mon dossier. Les tests ADN ont à nouveau été négatifs, deux experts en procédure ont participé, plus de 200 personnes ont été sélectionnées pour parvenir à réunir un jury équilibré et il y a même eu trois « répétitions » de procès. Mais tout cela m’a fait comprendre l’injustice du système judiciaire américain et qu’être innocent n’est pas suffisant pour éviter la prison… Tout repose sur l’ignorance et l’argent, et les personnes prises dans ce système sont généralement des victimes culturelles.

NVO - Vous avez été libéré à l’issue d’un second procès. Tout le monde n’a pas cette chance …

Oui, et j’en ai vu bien des cas, comme Tookie Williams, exécuté en 2003 après avoir pourtant mené en prison une réhabilitation exemplaire. Je pense aussi à Troy Davis qui a failli être exécuté trois fois et bien sûr à Mumia Abu-Jamal dans le couloir de la mort depuis 28 ans, victime d’une procédure truquée mais qui ne se laisse pas réduire au silence …Mais aux USA, les juges sont élus, comme des hommes politique et c’est ainsi que le système fonctionne. Si vous ne vous déclarez pas en faveur de la peine de mort, vous avez fort peu de chance d’être élu. En outre, on n’éduque pas les gens à faire la différence entre vengeance et justice. Autour de tout cela il y a une réelle industrie de la mort, un système pénitentiaire réellement pensé en termes de profit avec des établissements qui parfois sont les plus gros pourvoyeurs d’emplois d’une ville ou d’un comté … Alors si vous êtes issu d’une minorité, d’une famille désunie et sans ressource, comment s’en sortir ? Nous avons aussi ce honteux marchandage, le « plaider-coupable » ou l’on vous propose, si vous n’avez pas les moyens de prouver votre innocence, de plaider coupable afin de pouvoir éventuellement voir votre peine réduite… un marchandage odieux ! ( en France la « comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité » a été introduit en 2004 par la loi Perben – NDLR ).

NVO - Votre vision de la peine de mort a-t-elle radicalement changé ?

Avant que tout cela n’arrive, j’étais un citoyen moyen, favorable à la peine de mort et j’avais même une arme détenue légalement avec un permis, tout simplement parce qu’on vous fait croire que c’est nécessaire à la prévention de la criminalité. J'évoluais dans le monde de l'entreprise, et j'étais presque obligé de dire que j'étais pour la peine de mort - même si je n'en étais pas convaincu - simplement parce que c’est une question qui déchaîne les passions. Aujourd’hui, j’ai compris ce que cela signifie et je milite pour faire comprendre que ce système basé sur la peur, la possession d’armes et la peine capitale, alimente une industrie de mort. Je me bats pour son abolition et je témoigne pour que les gens soient moins ignorants et parce que je ne veux pas que mes filles soient exposées à cette manière de penser.

>> Écoutez également le témoignage audio de Joaquin

(*) Biographie - Joaquin Jose Martinez est né le 2 décembre 1971 à Guayaquil, Équateur. A cinq ans il déménage avec ses parents pour l’Espagne pour commencer une nouvelle vie et connaître sa famille paternelle. En 1989 Joaquin et ses parents se rendent en Floride pour se rapprocher de la branche maternelle de la famille. C’est là que Joaquin se marie et aussi là où il sera accusé de meurtre en janvier 1996 à la suite de faux témoignages et manipulation de preuves. Depuis sa libération, à l’issue d’un second procès en juin 2001, il voyage dans toute l’Europe pour militer contre la peine de mort.